*** JEUDI 10 DÉCEMBRE 1998*** ZEBDA

Alors que Zebda est sur les routes depuis plusieurs semaines pour une série de concerts qui les amène à La Nef, nous les avons attrapés au téléphone un soir au hasard de leur tournée. C'est Magyd, un des trois chanteurs et compositeur du groupe, qui a pris l'appareil...

Sortir. Comment un groupe, issu de quartiers pas forcément favorisés, a-t-il réussi à se faire une réputation comme la vôtre et à enregistrer trois disques, dont le dernier à New-York?

Zebda. Il y a une chose que je tiens à préciser, c'est que seuls les trois chanteurs du groupe viennent des quartiers nord de Toulouse, les quatre autres musiciens du groupe viennent d'un village un peu plus au nord de Toulouse.

C'est important, parce que souvent on pense que c'est un groupe des quartiers nord. Sinon comment on réussit à faire une sorte de groupe? Pour Zebda, par exemple, on ne peut pas dire que c'est grâce à la musique qu'on est restés ensemble, ou pour une espèce d'amour commun d'un genre musical. On est restés ensemble, par la volonté de chacun de faire quelque chose dans la vie, plutôt une espèce de maturité du groupe qui fait que chacun est prêt à faire des concessions. Chacun a su s'effacer pour que les autres puissent s'exprimer et c'est déjà ce qui explique la pérennité du groupe.

Sortir. Comment avez-vous réussi à émerger, par rapport au nombre incroyable de groupes qui existent sur Toulouse?

Zebda. Ça fait plus de dix ans qu'on joue ensemble. Au départ, nous avons fait un disque qui n'a pas du tout marché, mais comme on avait une cote scénique dans la région, nous avons beaucoup tourné et de ce fait avons réussi à vivre, ou à survivre, parce qu'on jouait de janvier à décembre. Le deuxième album a un peu fonctionné, mais le succès était encore très modeste... mais comme il y avait une grosse demande de scène avons encore reussi à nous en sortir. Maintenant, ce troisème album marche un peu mieux que les autres, mais ce qui nous a permis d'arriver à ce dernier disque, c'est capacité et notre volonté de rester ensemble, et une demande scénique toujours aussi importante. Comme on est toujours sur les routes, on n'a pas vraiment le temps de se poser des questions... et ça fait dix ans que ça dure...

Sortir. Beaucoup de gens comparent souvent la musique de Zebda à celle de La Mano Negra, nous, on vous trouve souvent plus proche de l'esprit des Fabulous Trobadors ? C'est une connerie?

Zebda. C'est vrai que nous sommes dans la même mouvance que des groupes comme La Mano, avec ce mélange de rap, de ska, de rock et de musiques d'ailleurs. Mais c'est vrai aussi que nous avons en commun avec les Fabulous Trobadors la tchatche et une même configuration psychologique et idéologique... et sur le point intellectuel, on se retrouve sur pas mal de choses. Sur toute une revendication sur l'émancipation de la province, vis-à-vis de Paris, c'est-à-dire l'envie tout à coup de ne plus être complexé, mais de dire on est fier d'être né dans tel endroit... Ça ne veut pas dire qu'on ait envie d'y rester ou qu'il faille être hermétique à ce qui vient de Paris... Avec les Trobadors, nous avons aussi en commun tout un discours sur l'accession à la culture pour les plus défavorisés, comment se réapproprier la culture populaire, comment faire en sorte qu'il y ait en France un vrai service culturel et comment au niveau des quartiers défavorisés ou au niveau populaire, on peut se réapproprier la création de manière générale.

Sortir. Par rapport à des groupes comme NTM, Akhenaton, vous êtes plutôt les gentils du rap. Le discours est quasiment le même, mais plutôt que de dire "Nique la police » ou "Eclate la tête d'un type des Assedic », vous traitez le problème avec beaucoup d'humour. Je pense plus précisément à la chanson "Je crois que ça va pas être possible". L'humour est-il une force révolutionnaire ?

Zebda. On est la face douce des quartiers. C'est vrai qu'il y a un phénomène beaucoup plus dur et plus médiatisé, le hip-hop et toute sa radicalité. C'est vrai que le fait d'être nuancé, ce n'est pas très médiatique et nous, en tant qu'individus, nous sommes des mecs nuancés qui n'avons pas envie d'être des caricatures. On traite les problèmes avec humour parce que ça correspond à notre état d'esprit. On a envie de croire aux valeurs républicaines, on a envie de croire à un État de droit, on a envie de croire à la citoyenneté et à des valeurs comme celles là... c'est notre radicalité à nous. Mais c'est vrai que tu ne peux pas aller voir un chef de quartier en lui disant «Il faut être citoyen", il va te rire au nez... Par contre, on peut apporter un éclairage momentané sur des problèmes, en disant « il y a telle ou telle piste, nous on propose telle piste ». Si ça peut permettre un moment de réflexion pour quelques-uns, tant mieux, mais je ne crois pas que des chansons changent quelque chose, les problèmes réels sont beaucoup trop durs... On essaie au moins qu'un certain message passe, alors on le fait avec humour ou avec la nuance qu'il faut... La radicalité primaire, c'est quelque chose qui marche bien au niveau médiatique parce que ça excite davantage une espèce de sens animal chez les jeunes... mais nous, on ne va pas faire les méchants pour plaire à des jeunes ou a je ne sais qui... Pas question de "chauffer» ces jeunes en leur disant "de monter en ville et casser tout"... comme certains le font. On n'est pas là pour jouer ce rôle de gourou auquel on ne croit pas... Les groupes qui disent: "Niquez les flics" sont les premiers à les appeler quand ils se sentent en danger...

Sortir. Dieudonné, l'acteur, a participé à l'enregistrement d'un des titres de votre dernier album, "Je crois que ça va pas être possible". C'est un de vos potes?

Zebda. C'est pas un copain du tout, on ne le connaît quasiment pas. Quand on travaillait sur cette chanson-là, il y avait cette fameuse phrase "Je crois que cela ne va pas être possible", et ça nous a paru évident que Dieudonné le fasse par rapport à son humour à lui. On lui a téléphoné, on lui a fait écouter la chanson et il a dit: Super, ça me branche". Il est venu, on s'est rencontrés les trois heures où il a enregistré. Depuis il a disparu, on ne l'a plus jamais revu... mais personnellement, c'est quelqu'un que je ressens comme un membre du groupe Zebda... cette manière de distraire les gens toujours avec un fond politique, c'est un peu notre manière de voir les choses et on s'est senti en harmonie totale avec ce mec-là... et il l'a senti aussi...

Sortir. Vous avez enregistré l'an dernier un disque de chants révolutionnaires avec la LCR (ligue communiste révolutionnaire).

Zebda. "Motivés" est un disque qu'on a enregistré (les trois chanteurs de Zebda) avec une foule d'artistes toulousains. C'est notre manière de voir les choses, on estime qu'appartenir à un parti politique, c'est aussi une manière de se battre. Nous ne sommes pas encartés, mais sur certains projets, on accepte volontiers d'être des compagnons de route. On trouve ça logique, légitime d'être un jour au côté du PC, un jour au côté du PS, pour défendre les idées auxquelles on croit. Nous voudrions bien encourager les jeunes à voter, mais le problème, c'est l'impact qu'on peut avoir. En tant qu'artistes, on ne doit pas se faire trop d'illusions sur notre capacité à faire bouger les gens sur le terrain politique mais ça n'empêche pas que nous avons quand même un discours citoyen, car nous avons cette foi en nous. On y croit, on le dit, on le déclame, tout en étant réservés sur l'impact d'une chanson. Pour qu'un individu devienne citoyen, il faut qu'il soit éduqué dès son plus jeune âge, par ses parents, par l'école, par son environnement. Mais s'il est trop dans la misère, il ne peut pas être à la fois dans la misère et entendre un discours citoyen... d'où notre mesure quand la haine ou la colère prennent le pas sur la citoyenneté. Pour en finir avec ce disque "Motivés", ce sont des chants révolutionnaires que l'on a repris en en faisant quelque chose de gai, un peu jovial, parce qu'on voit les choses comme ça. On l'a proposé à la LCR qui a bien voulu le coproduire... Bien leur en a pris, parce que c'est un album qui marche bien...

Sortir. C'est la troisième fois que vous venez à La Nef?

Zebda. Jean-Louis Menanteau et toute son équipe, je vais te dire, c'est comme s'ils étaient dans le groupe avec nous depuis le début, tellement on a eu des rapports formidables dans les moment les plus durs de Zebda. Eux, ils étaient là, pour nous soutenir, pour nous aimer, pour nous encourager. C'est une histoire que je ne pourrais pas te décrire avec des mots, tellement on leur doit tout à ces gens-là... On ne sait pas comment leur retourner l'amour qu'ils ont eu pour nous... Pour les gens d'Angoulème, ce sera tant mieux car nous nous sentons une grande disponibilité d'amour... la fête sera belle...

Sortir. Le public qui écoute Zebda a, je pense, compris le message que vous tentez de faire passer. Avez-vous quelque chose de spécial à dire aux gens qui ne vous connaissent pas ?

Zebda. On n'a pas de message particulier... Si ce n'est que les gens se regardent enfin dans les yeux, comme n'importe quel mec qui voit le matin son voisin de palier, et qu'ils osent enfin se dire "bonjour"... ce serait déjà beaucoup

(Extrait du magasine charentais mensuel "Sortir', responsable d'édition Patricia Fourgeaud, rédacteurs Patricia Fourgeaud, Marc Wehrlé, Olivier Motard)

Adresse: SORTIR Label Charente
2, chemin du halage, 16000 Angoulème

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Mis en ligne par Dominique Couturier, 15 février 1999

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