A la lueur des conclusions du rapport Thélot, le
texte que j'écrivais en avril 2004 juste avant l'élargissement
de l'Europe prend encore plus de sens.
Ce pamphlet
(qui se veut bien tel: critique, et même polémique), est également
en ligne sur le site de la commission éducation des "Verts".
http://www.vertsedu.lautre.net/spip/spip_redirect.php3?id_article=192
Suite au rapport Thélot et aux voix qui s'élèvent contre lui, les nombreuses réactions arrogantes, méprisantes, des tenants du "english for everybody" (je ne pourrais pas tous les citer, mais notamment Dominique Strauss-Kahn à France-Inter mardi 9 novembre 2004, puis un journaliste de cette même rédaction le lendemain...) est peut-être malgré tout un signe qu'ils sentent que l'absurdité de leur certitude têtue est de plus en plus en danger d'être révélée. L'apparent "réalisme" de ce qu'ils défendent peut s'apparenter au "réalisme" dont se réclamaient les collabos entre 1940 et 1945.
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Servitude chérieAu début du XX e siècle, et dans les années d’avant-guerre, les petits Asiatiques d’Indochine, les Congolais ou les Algériens, etc... apprenaient, à l’école de la République “Nos ancêtres les Gaulois”... Aujourd’hui cela nous fait sourire, ou nous scandalise... “Comment!
...Comment avons-nous pu être aussi aveugles, et penser que nous allions
émanciper les populations des colonies au moyen de ficelles aussi grossières?
Quelle immense naïveté avions-nous alors!” Dans les années d’après-guerre, on voyait encore beaucoup de manuels
scolaires comportant des schémas du type "Maman fait la vaisselle pendant que
papa lit son journal" ou bien "Marie est tombée, elle pleure. Son frère Paul,
lui, ne pleure pas quand il tombe, car c’est un garçon." Dans l’un et l’autre cas, si on était venu dire à ces braves enseignants,
ou aux auteurs de manuels scolaires: “Vous rendez-vous compte de ce que vous
faites?”, ils auraient levé les bras au ciel, offensés, et auraient protesté de
leur bon droit, de leurs excellentes intentions, et trouvé nombre d’arguments
apparemment très raisonnables pour se défendre d'avoir voulu couper les peuples de
leurs racines et culture, ou de promouvoir une quelconque inégalité. Pourtant, l’éducation était bel et bien un moyen parmi d’autres, volontaire
ou non, inconscient ou non, de justifier des états d’inégalité, au profit des
dominants (les colonisateurs blancs dans les territoires conquis, et les mâles
dans leurs foyers). Le pire, c’est que beaucoup de colonisés et de femmes, non
seulement acceptaient ce qu’on leur disait d’eux-mêmes, mais
auraient probablement eu de la méfiance envers ceux qui, mus par des
intentions émancipatrices, seraient venus pointer du doigt ces représentations
fallacieuses. Ils avaient intériorisé la vision des dominants. Il a fallu des décennies pour qu’on accepte enfin de considérer les femmes
(presque) à l’égal des hommes. Après tout, les manuels dont je parlais plus haut
ne faisaient que refléter la “réalité” de l’époque, n’est-ce pas?
Oui... mais non contents de la refléter, ils la justifiaient comme appartenant à un ordre naturel des choses, et la faisaient donc ainsi perdurer... Si on remonte encore plus loin, on retrouve le même état d’esprit, les
mêmes certitudes, par exemple dans l’image des rois de droit divin, “pères”
supposés bienveillants de leurs sujets... Il continue hélas d’en aller de même à chaque époque, et si l’on voit
aisément les erreurs du passé, on n’a pas la même lucidité vis-à-vis de celles
d’aujourd’hui... Un exemple au hasard, parmi tant d’autres...
Le 22 avril, dans le cadre d’une émission sur l’élargissement de l’Europe, Monsieur Yves Calvi, qui est généralement très sympathique, et pas plus sot qu’un autre (au contraire) déclarait sur la 5, la chaîne éducative: “En Chine, on apprend l'anglais, en Grèce on parle anglais, et cela ne fait de mal à personne!” Que fait donc ainsi ce bon monsieur Calvi, sinon prouver que, de génération
en génération les mêmes erreurs, les mêmes cécités se perpétuent, que les
oppressions les plus efficaces sont les plus subtiles, car acceptées par tous
sans le plus infime doute, avec d’apparentes candeur et neutralité? Monsieur Calvi ne faisait, semble-t-il, qu’énoncer un fait brut? Pas du
tout! D’abord, qui est ce “on”? Tout le monde? Bien sûr que non! En l’occurrence,
“on” ce sont tout de même souvent des privilégiés, certainement assez présents
pour être “visibles”, mais en nombre indéterminé, issus le plus souvent des
classes aisées ou moyennes, bénéficiant d’une éducation choisie... Monsieur
Calvi est-il allé sur le terrain vérifier lui-même quel pourcentage réel de gens
parle véritablement l’anglais? Non, mais puisque ça se dit, ce doit être vrai...
Et ainsi, en l’absence de toute donnée statistique, de toute évaluation qualitative, Monsieur Calvi transforme
avec candeur un “on-dit” en pseudo-vérité.
Et quand bien même ce serait vrai? Admettons qu’il y ait, dans les divers
pays dont il parle, un “certain nombre” de gens pratiquant plus ou moins bien
l’anglais, et que certains, parmi ceux-là, soient issus de milieux moyens ou
populaires.
Il justifie ce fait, il prend parti et il dit aux 90% de la population
mondiale, qui doit peiner des années pour - mal - acquérir la langue dominante
des 10 % (ne faisant, eux, aucun effort pour apprendre les langues des autres),
il leur dit que ce n’est que justice, que c’est normal, que c’est dans l’ordre
inévitable du monde. Tout va très bien, Madame la Marquise! Monsieur Calvi fait partie de ces gens qui sont censés nous informer, nous
éclairer, et qui de façon générale le font plutôt bien, mais qui, de temps en
temps, sur des sujets précis, perdent tout sens critique, nous poussent à rester
sagement confinés dans des représentations inégalitaires du monde.
A cause de cette complicité massive des divers “leaders d’opinion”, qui a
progressivement monté en puissance depuis l’après-guerre et les “30 glorieuses”
(notamment avec, ou à cause du Plan Marshall), notre servitude linguistique et
culturelle nous est devenue désirable, nous y aspirons comme à un devoir ou un
honneur... Leur aveuglement, entraînant notre propre aveuglement et notre
culpabilisation sont tels que même ceux - nombreux - qui sont incapables de
tenir la moindre conversation en anglais défendent bec et ongles la nécessité de
le pratiquer, l’adopter, le diffuser de façon universelle et
totalitaire. Ils n’oublient qu’une chose: c’est que cette langue prétendument si
“facile” comporte tellement de pièges, nuances, irrégularités, complexités
difficilement accessibles par apprentissage, que de nombreuses entreprises, et
en premier lieu des institutions européennes, exigent des candidats à l’emploi
“english mother tongue only” ou bien “native english”. Mais ce n’est pas de la
discrimination, oh, non!!! C’est le prix de l’efficacité, n’est-ce pas.... On ne
fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs... Ils n’oublient qu’un autre “léger” détail: pendant que d’innombrables
élèves du monde entier peinent des milliers d’heures pour couler leur esprit
dans le moule à penser d’une autre culture, les petits Etats-Uniens, les petits
Britanniques pratiquent le sport, l’art, la musique ou les sciences, mais pas
les langues... Est-ce équitable, cela?
Nos petits concitoyens des milieux les plus populaires maîtrisent de plus
en plus difficilement leur propre langue, mais il est devenu tellement
prioritaire de leur inculquer la langue des bienfaiteurs de l’Humanité, des
gendarmes de la planète, que plusieurs heures sont consacrées chaque semaine à
cet enseignement dès le primaire. Le reste peut attendre... Cela ne “fait pas de mal”, monsieur Calvi?... “Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort” disait Nieztche. Il faut
se faire à la force du poignet et de la matière grise, apprends donc l’anglais
ça te musclera le cerveau, “les langues”c’est bon ça, mon pote!
Que ne leur disons-nous plus souvent: “Messieurs les Anglophones,
musclez-vous donc les premiers!” Mais... depuis un demi-siècle, on nous a tellement conditionnés sur tous
les tons, dans tous les médias, que de nos jours il faut véritablement être un
kamikaze pour oser mettre en doute “la pensée unique” en ce qui concerne la
“légitimité” de l’anglais comme “lingva franca”. Car il est bien entendu qu’il n’y a pas d’alternative: l’anglais pour
tous... ou le chaos! L’anglais c’est le Sauveur, c’est grâce à lui qu’enfin le monde sera plus
beau, plus communicant, plus homogène et naturellement, plus riche!! Le Paradis,
quoi! Bien sûr, il se trouve ici ou là des gens pour dénoncer le “Linguistic
Imperialism” (Robert Phillipson), des documents pour montrer que, loin d’être le
résultat d’une irrésistible et naturelle ascension, l’emprise progressive de
l’anglais est le fruit d’un plan mûrement réfléchi, d’une stratégie habile et
complexe, d’un travail de longue haleine.
Mais ces gens qui dénoncent une telle entreprise de manipulation sont bien
évidemment la proie d’une parano galopante. Ce sont des “anti-américains
primaires”, of course! Alors, si nous nous penchions un peu sur la question, si nous nous
demandions à quoi sert donc véritablement l’anglais, pour la plus grande partie
de la population qui y a un peu été initiée? A s’enrichir intellectuellement par la littérature? Pas très souvent... Les
gens ne lisent déjà pas beaucoup dans leur propre langue, alors en anglais, vous
pensez!...
A exprimer des sentiments personnels, transmettre des expériences de vie, créer de la beauté par les mots? Oui, parfois, mais juste pour quelques “artistes”... A tenir des conversations philosophiques? A défendre des idées dans le cadre de luttes syndicales? Très rarement encore... A trouver un meilleur emploi? De ce côté de l’Atlantique, parfois... mais, à moins d’être un cadre, encore assez rarement, Dieu merci (bien qu’on nous prédise, pour nous effrayer, que sous peu cela va être le cas...). A faire un peu de tourisme, à se trouver une petite amie en vacances (ou des potes sympas)?... Cela arrive. Mais il n’y a pas tant de gens que cela qui voyagent à l’étranger... largement moins de la moité de la population. un quart, peut-être, en étant
très optimiste? L’usage de cette langue est ELITISTE, et le restera pour longtemps
encore.
Et s’il cessait de l’être, ça ne pourrait se faire que parce que nos langues maternelles seraient mortes ou moribondes! Autrement dit, pour une très grande partie des populations (les gens de condition modeste), savoir un peu d’anglais ne servirait souvent qu’à... croire savoir l’anglais, et ne pas être exclus des “happy few”, même si en réalité on est destiné à devenir inéluctablement les "happy sheep" dans le troupeau mondial. Mais une fois la connivence ainsi enracinée, les révoltes semblent vouées à l’échec. Que nous sommes naïfs! Et l’anglais a une autre fonction, très
importante:
celle de faire dépenser de l’argent aux uns (devinez lesquels), et en
gagner aux autres (devinez lesquels).... Car, pour l’homme de la rue, pour le
citoyen lambda, c’est dans le commerce quotidien que son action est la plus
présente. On vend des cours, on vend des séjours (linguistiques ou non), mais on
vend aussi des disques standardisés en anglais, des films grand public tournés
en anglais, des traductions de livres écrits en terres anglophones...et puis des
chaussures, des vêtements, des softs drinks et des hamburgers... des poupées
minces et élancées, des souris aux grandes oreilles noires...
complétez vous-mêmes la liste! Vendre et acheter, n’est-ce pas là la finalité de toute vie humaine, de
toute société “développée”? Comment voulez-vous développer un marché mondial
véritablement juteux s’il faut se fatiguer à éditer des livres dans toutes les
langues, à presser des disques dans chaque pays, et ainsi de suite? Parodiant Mickael Moore et son “Dégraissez-moi ça”, on pourrait dire: “Allez, angliscisez-moi ça!” Comment cela? Que dites-vous?........ Hein??? .... “La culture n’est pas une marchandise”? Vous refusez le décervelage du monde par son uniformisation? Alors, comment se fait-il que vous n’alliez pas “espéranto”...
Dominique Couturier, 23 avril 2004 |
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