L'amour, toujours l'amour....

"Ils se marièrent, furent très heureux, et eurent beaucoup d'enfants..."
C'est ainsi que finissent les contes de fées.
Finissent, bien sûr. Car quand le prince épouse la princesse (ou la bergère...), ou lorsque le vaillant, pauvre, mais néanmoins rusé jeune homme, après avoir vaincu le dragon, gagne la main de la fille du roi, que reste-t-il à conter?
Rien. Nothing. Nada.
Ne reste plus aux jours qu'à s'envoler, paisibles et heureux. Pendant 30, 40, 50 ans, dans la contemplation réciproque.

Naissance et évolution idéalisées du couple: la permanence supposée de la fusion:

"Je t'aime, tu m'aimes, on s'aime
on s'aimera toujours..."
La jolie chanson.

A un amour naissant, rien ne semble impossible.
Un regard contient alors l'éternité. On sent qu'on pourrait en mourir, pour en fixer, conserver la perfection.
Rares sont ceux qui conservent cet "état de grâce" amoureux au fil des ans. Je ne nie pas que cela existe. On en est pourtant rarement témoin.
Certes, on rencontre parfois des couples mûrs (ou moins mûrs) qui continuent d'avoir spontanément des gestes de tendresse, des regards complices, qui témoignent d'une entente parfaite. Mais est-ce vraiment comparable avec la fougue des premiers émois?
"Chaque chose en son temps", me direz-vous, "On ne peut être et avoir été. A la jeunesse la passion, à l'âge mûr, la raison."
A moins que...
A moins que les mois, les années passant, l'un des deux ne vienne à porter son regard ailleurs, sur un autre berger, une autre fileuse....
"Comment? Que dites-vous? mais ce n'est pas ce qui était prévu!"
Le prince (la princesse) se serait-il (elle) trompé(e)?
Car enfin, n'est-il pas de mise de se jurer fidélité pour le restant des jours? Chacun sa chacune, et honte à ceux qui ne savent pas s'en contenter.

L'impitoyable réalité:

Pourtant, en France, un mariage sur trois environ se termine par un divorce.
Pourquoi?
Parce que l'enthousiasme du début ne résiste pas à l'usure du quotidien? Parce que l'on découvre que "l'autre" est différent de celui qu'on imaginait dans les premiers temps?
Parfois, par mésentente, par lassitude... on ne se supporte plus. La seule solution: se séparer avant que la vie de couple ou la vie de famille ne devienne un enfer.
D'autres, et cela malgré l'affection, malgré toutes les activités sociales, culturelles, sportives, etc... qu'ils peuvent avoir en commun, commencent à un peu s'ennuyer, tout simplement. Tout en se sentant bien dans leur environnement conjugal ou familial, une fois épuisés les plaisirs de la découverte mutuelle, ils redeviennent sensibles à d'autres regards. Ils se sentent à nouveau l'âme d'un Christophe Colomb. Ils n'aiment plus... ou n'aiment plus de la même façon: parmi les couples qui se séparent, tous ne le font pas par mésentente. Parfois c'est simplement que l'un des deux rencontre un nouveau désir, un autre amour, et ne peut ou ne veut pas résister à l'attrait d'un nouveau voyage. Mais comme on ne peut "aimer" plusieurs personnes en même temps, il faut bien choisir, c'est à dire éliminer. Tout beau tout nouveau, on sacrifie passé, présent, et leur patine, au profit d'un avenir imaginé plus chatoyant.

D'autres (plus réalistes, plus cyniques, plus timorés, plus "popotte" ou plus lâches, c'est selon), ne lâchent pas la proie pour l'ombre. Ils se lancent dans la découverte d'un nouveau continent sans renoncer à l'ancien. La plupart du temps en cachette.
Dans le vocabulaire populaire, cela s'appelle "cocuage". En termes plus soutenus, "adultère". De toutes façons, c'est pas bien! La "victime" est en butte à la pitié ou à la moquerie, alors que le ou la "coupable" bénéficie d'un mélange ambigu de sympathie ou de réprobation.
Paradoxe.
De l'extérieur, on peut, selon les cas, s'identifier à celui ou celle qui est "trompé(e)": s'il (elle) n'a pas su, malgré ses qualités intrinsèques "retenir" le (la) volage, l'empêcher de porter ses regards ailleurs, on ressent son "échec", on le (la) plaint, on condamne l'inconduite du (de la) conjoint(e). A moins que, sans égards pour la "victime" du délit, on ne s'identifie à l'infidèle, par envie, par admiration. Car c'est un peu celui ou celle qui parvient à susciter le désir d'autrui et qui ose vivre les siens. Comme on aimerait secrètement le faire?

Sujet de société: le "Nouvel Observateur" n° 1815 d'aout 99 ( voir archive sur le site de l'hebdomadaire) faisait un dossier sur "L'adultère au féminin", avec un grand article de Josette Alia. On y voyait que les femmes ont peu à peu rejoint les hommes sur ce terrain interdit, celui de la double vie, du mensonge.
C'est à peu près tout ce qu'il y a de neuf sous le soleil. Ce qui ressortait de l'article, c'est que dans les classes dites moyennes, "madame", aussi bien que "monsieur", pratique l'aventure sentimentale, le sexe ludique et sans contrainte, le bol d'air extra conjugal.
Comme leurs compagnons, ces dames se donnent un peu de bon temps en douce. En douce, parce que bien sûr, ce serait prendre un risque considérable que de le faire au grand jour. On a quand même de la prudence et de la "délicatesse"!
Je cite un extrait du dossier: "Enfin, comme le diable est dans les détails, achetez-vous un portable, installez un code d'accès sur votre ordinateur, veillez aux reçus de carte Bleue (la facture " cravate soie " estampillée Hermès est un indice fatal), faites disparaître tickets de parking et contraventions (" Trois heures au Trocadéro avant-hier, pourquoi ? "). Les hommes, rompus à ces exercices, le savent bien : l'adultère n'est pas de tout repos. Il faut le gérer avec doigté, rigueur et prudence. Celles qui ne sont pas douées auront recours au livre de Jacqueline Raoul-Duval, " le Charme discret de l'adultère " (l), véritable code de bonnes manières des amours secrètes. Les autres improviseront. Les femmes apprennent vite."

Le poids des représentations mentales et sociales sur le couple et l'amour quelles réalités recouvrent-elles?:

Dans le subconscient collectif (ça existe-t-y officiellement, cette bête-là?), il est entendu que celui (celle) qui est "trompé" en ressent peine, amertume. Par contre, s'il (elle) semble s'en accommoder, c'est qu'il (elle) n'aime pas vraiment, ou fait preuve d'un manque de caractère.

Tout, ou presque, continue d'être balisé, prévu, codifié, dans notre monde affectif.

Mais qui décide de l'importance à accorder à ces codes et balises? Nous, individuellement? Ou la pression des habitudes, du conformisme?
Parce que, bon sang, l'amour est tout de même une notion floue et assez relative: il n'a pas eu, et n'a toujours pas, suivant l'endroit et l'époque, le même statut ni la même valeur. On a même dit que c'était une invention "récente".
Le sexe et les relations hommes-femmes (je m'en tiens ici aux schémas classique hétérosexuels) ont pris dans le passé, et prennent encore selon les sociétés, un nombre extraordinaire de formes.
Dans le passé (et encore de nos jours) l'union de deux individus a pu, ou peut encore répondre à bien des des contraintes économiques, religieuses, sociales, dans lesquelles les sentiments entrent bien peu, ou pas du tout, en ligne de compte.
Mariages arrangés par les familles, filles vendues contre une dot, harems... les femmes sont surtout des ventres, réceptacle de la descendance future, parfois monnaie d'échange ou main d'oeuvre à bon marché, et ont en général la moins bonne part, ce qui ne veut pas dire que les garçons aient toujours de grandes possibilités de choix: eux aussi sont parfois contraints à prendre celle qu'on leur impose pour leur bien ou celui du clan, de la lignée. Après tout, pendant longtemps, sentiment et sexualité étaient indissociables de la filiation, ainsi que du maintien ou l'amélioration du niveau socio-économique.

Dans nos sociétés occidentales au contraire, on accorde une certaine importance à la liberté de l'individu. Partant de là, il est donc logique, puisque c'est en principe un choix réciproque qui est à la base de tout couple, d'attendre une certaine pérénité de cette forme familiale, ne serait-ce que par rapport à l'éducation des enfants nés de cette union. Au nombre de divorces, on voit pourtant que c'est loin d'être toujours le cas.

Les intégristes revendiquent haut et fort les valeurs de la famille classique, on sait ce que cela implique. Ils confondent morale et "moralité", fustigent le divorce, le PACS, combattent l'avortement...

Les choses ont peu à peu changé: si le libre choix du conjoint s'est répandu progressivement en Occident, c'est surtout pendant les trente décennies passées qu'on a acquis la possibilité de revenir en arrière par le divorce, le droit à la contraception, et que s'est banalisée la vie à deux "à l'essai" avant le mariage (ou une union libre durable). On a toléré et accepté les familles recomposées, et depuis peu, le PACS... Autant d'étapes qui ont changé notre manière de vivre les rapports affectifs et familiaux.

Le poids de l'histoire collective et personnelle:

Ne pourrait-on aller plus loin dans cette marche vers la liberté?
Car subsiste toujours la notion d'exclusivité dans le couple.
Les médias nous l'ont bien dit: "la fidélité est de retour"!
Cette exclusivité est-elle incontournable?
A quoi correspond-elle en fait?
Il me semble qu'elle réponde à deux formes de contraintes, dont je ne sais laquelle est première. Elles sont toutes deux si étroitement intriquées qu'elles s'influencent mutuellement.

D'une part, la société "valide" une forme de vie familiale: le couple, entouré de ses éventuels enfants. Ce qui sort de cette "norme" est donc forcément (au moins un peu) dérangeant pour l'organisation sociale.

D'autre part, dans la vie à deux, il y a une part de réalisation personnelle: le regard de l'autre m'apporte un "bonus", une reconnaissance qui fait que je me sens exister "plus" que tout(e) seul(e). J'ai été "choisi(e)" par un autre, qui a eu envie de construire quelque chose avec moi. Le fait de ne pas, ou plus, être "tout" pour l'autre, peut, dans la plupart des cas, créer de l'angoisse, de la souffrance, et tout remettre en cause, par l'altération de l'image qu'on se fait de soi.

Ignorer ou contester ces deux contraintes n'est pas facile. Le dossier du Nouvel Observateur (mais il n'est pas le seul) nous montre pourtant que dans les deux sexes, on trouve quantité de gens qui ne se satisfont pas vraiment d'une vie "en couple" complètement fermée sur le plan sexuel et sentimental, et qui trouvent donc des "accommodements" provisoires, ou de plus longue durée. Mais pour les deux raisons ci-dessus, cela continue d'être clandestin dans la plupart des cas.
Vivre plusieurs relations affectives et sexuelles en même temps, ce n'est pas "bien". Ce n'est pas prévu dans l'organisation sociale: il faut savoir se limiter, pour vraiment "aimer".
Alors, prétendre vivre cette diversité amoureuse au grand jour, en le revendiquant, c'est risqué, scandaleux, quasi impensable.
Question de morale sociale ou de morale tout court?
Je m'étonne depuis des années et des années de cet état de choses, car je ne sais pas ce que veut dire "aimer". Il y a tant de façons d'aimer!...
Je sais ce qu'est l'amour-possession, forme très ancienne et toujours actuelle du machisme, mais dont les femmes ne sont pas non plus exemptes (bien que le mot "machisme" n'ait pas de féminin).
Je me doute un peu de ce que peuvent être l'ambiguité et la richesse d'une amitié tendre...
Je sais aussi ce que sont les désirs fugaces non réalisés...
Je sais ce qu'est l'amour-passion: penser sans cesse à quelqu'un, ressentir la douleur de l'absence, attendre avec délices de voir cette personne. La contempler physiquement (quand on se trouve avec elle), et moralement: se repaitre de ses qualités réelles ou supposées ... Mais cela peut-être épuisant, invalidant, et il est rare que cela dure très longtemps sous cette forme, avec la même intensité.
Je sais ce qu'est l'amour-tendresse: la complicité du quotidien, l'harmonie des corps et des convictions, le désir de construire quelque chose ensemble.
Nombre de relations commencent dans la passion, et, si elles ne se dénouent pas, atteignent progressivement leur "vitesse de croisière", moins violente, pour se continuer dans la tendresse.

Mais l'amour absolu, celui qui magnifierait l'individu dans la recomposition de l'androgyne platonicien, ces deux moitiés d'un "tout" parfait, je ne sais pas ce que c'est. Je ne conteste pas qu'il puisse, par chance ou accident, parfois exister: je doute simplement que ce soit un "modèle" idéal, universellement applicable, qui justifie d'imposer à tous les mêmes comportements et les mêmes "règles".

Cohérence du "modèle"?

A vrai dire, il me semble même que ce soit une escroquerie de le poser en modèle. Ce mythe a la vie dure: on a entendu ces temps-ci sur les ondes une reprise de Joe Dassin: "Et si tu n'existais pas..." Une scie sentimentale pleine de "bons sentiments" (à mon avis, moins bien interprétée que l'original, mais bon...). Ce genre de vision de l'amour se pose quand même un peu là, question prédestination!
Prédestination: et la liberté de l'individu, ce fameux individu que notre société pose au centre de ses idéologies, on en fait quoi?
Ma foi, elle s'exerce un peu... dans les limites imposées par les lois, mais bien plus par les conventions sociales, variables selon la classe et l'endroit ("Selon que vous serez puissant ou misérable...").
Le président d'un des plus grand états du monde se fait faire une gâterie prohibée, on s'en sert pour chercher à l'abattre politiquement, en étalant sa "faute" dans tous les médias de la planète. Qu'est ce qui l'empêchait de se défendre en argant que ce genre de chose était de la sphère du privé?
On admire la volonté de son épouse, qui le soutient dans l'épreuve. Mais on l'admire surtout parce qu'on lui attribue de l'ambition, pas parce qu'on pense qu'elle puisse être au-dessus de la jalousie commune.
Un autre président a une fille hors mariage, mais la presse passe unanimement le fait sous silence (respect du Pouvoir, ou respect de la vie privée?). En tous cas, quand la vérité vient à être connue, on admire le courage de la veuve, et on la plaint avec sincérité pour l'épreuve qu'elle a dû endurer.

Etre dépourvu de jalousie est suspect. Incompréhensible, jusqu'à l'impensable. La jalousie va de soi.
Dans le mode de pensée dominant, aimer, c'est vouloir pour soi et pour soi seul(e).
Comme si le fait de "partager", si peu que ce soit, l'être aimé avec quelqu'un d'autre détruisait tout ce qui a été ressenti, construit ensemble. "Tu regardes quelqu'un d'autre, je n'existe plus vraiment pour toi. Tu me nies".
On doit donc, pour ne pas risquer de blesser, s'interdire tout désir extérieur au couple sacro-saint, ou le "dépasser", le sublimer. Eprouver un désir "extérieur" au couple est toutefois perçu comme assez humain... mais suspect, autant que tolérer ce désir chez l'autre (dans les deux cas, on n'aime pas "assez"). Et si le désir de l'aimé(e) pour un(e) autre peut finalement être "pardonné", ce sera au prix d'un effort sur soi du ou de la coupable: le renoncement, comme "preuve" d'amour ("Je te préfère, je te choisis"). Rideau sur tous les autres possibles. L'égaré(e) rentre dans le rang.
Je comprends que cette "morale" puisse être défendue par les croyants et intégristes de tout poil. Je comprends mal qu'elle puisse être acceptée sciemment par les individus se voulant libres.
C'est une "morale" du sacrifice, dans une société qui au contraire fonctionne habituellement sur de tous autres ressorts (cf: la société de consommation et sa cohorte de pubs).
N'y a-t-il pas là contradiction, incohérence?

En fait, l'incohérence n'est qu'apparente... Ne sont-ce pas justement les interdits sur une "trop grande" liberté relationnelle, affective et sexuelle qui nous jettent, pour compenser, dans la consommation? On se fait plaisir comme on peut... D'ailleurs, on peut aussi consommer du sexe (quand on est un homme, bien sûr!): la prostitution est toujours florissante, que je sache, ainsi que le commerce de divers CD dits "de charme", sites internet (n'oubliez pas votre Carte Bleue), etc...

Si l'on prend conscience de cette incohérence, pourquoi ne penserait-on pas les choses autrement: "Je t'aime, je veux ta joie, ton plaisir, d'où qu'ils te viennent: de moi, ou d'une autre personne... Je te fais confiance, quand tu me dis ou me fais comprendre que je compte pour toi"?
Pourquoi est-il si difficile à la plupart des gens de penser et surtout ressentir les relations sentimentales autrement que dans les schémas habituels décrits ci-dessus? A cause de la force des habitudes, de l'idéologie dominante? Pas seulement...

Motivations réelles: le commerce des sentiments comme confirmation de la "valeur" personnelle

C'est peut-être aussi parce que chez la plupart d'entre nous subsiste la crainte de perdre l'affection de l'autre, la peur de l'abandon. Ou tout au moins la crainte de la comparaison ("Qu'est-ce qu'il (elle) a de plus que moi?" ou: "Qu'est-ce qui me manque, pour qu'il (elle) aille voir ailleurs?").
Craindre d'être comparé(e), n'est-ce pas penser qu'il y a des gens qui valent "mieux" que soi? Manquer d'estime pour soi-même? Vouloir être "tout", absolument tout pour quelqu'un, n'est-ce pas ne pas supporter d'avoir le moindre "manque", ne pouvoir s'accepter que "parfait(-e)"? L'infidélité de l'autre serait le rappel de ma propre et insupportable imperfection?
On veut le regard de l'autre pour soi seul(e).
Ce "regard" ne s'entend pas qu'au sens physique, mais aussi moral. La jalousie peut s'exercer même en l'absence de relation "intime" entre le conjoint et l'intrus(e). Il suffit qu'il y ait un lien affectif supposé fort, pour que le (la) jaloux (-se) se torture, et souffre.
Or, on peut aussi se dire que chacun, de par son itinéraire personnel, de par les expériences qui l'ont construit, vaut à peu près autant que tous, que personne ne vaut vraiment, profondément "plus" que personne. Il peut y avoir des affinités particulières d'individu à individu, sans que cela soit la reconnaissance d'une "valeur" absolue de l'un ou de l'autre par rapport à un ou des tiers.

C'est dans un système marchand qu'on évalue la "valeur" d'une personne à ses "qualités", ses "performances", à son revenu, à ses savoirs etc...
Le monde du sentiment est-il vraiment, doit-il être, un monde marchand, un monde d'échanges quantitatifs, de contraintes mutuelles... ou bien un monde de don?
Dans des sociétés comme les nôtres, où se répand peu à peu l'idée: "Tous égaux, tous différents", où la fraternité est de plus en plus affirmée comme valeur essentielle (sinon réellement vécue, hélas), on pourrait espérer que l'image que chacun se fait de soi s'améliore peu à peu, et partant, que diminuent progressivement ces peurs qui nous ligotent...
Ce n'est pourtant pas le cas. La plupart des gens les plus "libéraux", voire même "libertaires", continuent de vivre les rapports de couple dans l'exclusivité, comme une possession, qu'ils soient mariés ou pas. Comme si le fait de ne pas être officiellement mariés donnait une sorte de brevet de "libre pensée", tout en se dispensant de réaliser une relation réellement dépourvue de chaines.

Possibilité de choix d'une autre "morale"?

Plusieurs fois j'ai entendu des ami(e)s me dire quelque chose du genre: "Je sais bien que ce n'est pas logique (ou "pas bien", ou "pas cohérent avec mes idées"...), mais c'est une chose que je ne peux pas maitriser: je suis jaloux(-se), et l'idée de l'infidélité de l'autre me fait souffrir...". Suivant le degré de confiance et d'intimité, on peut aussi entendre la personne admettre que ce type d'angoisse remonte probablement à des blessures très anciennes, à des conflits avec les parents, les frères et soeurs, etc...
Comment pourrait-on dépasser cela? Je n'en sais rien. Si la société fournit un modèle, et que ce modèle est sécurisant pour la plupart des gens, il est difficile d'aller contre. Je trouve cela assez malsain socialement, mais nous sommes loin de vivre dans un monde parfait, de toutes façons.
Il faut du temps pour que les choses évoluent... Heureusement, on ne met plus les infidèles au ban de la société, et, en Occident du moins, on ne lapide plus les épouses adultères (les hommes, eux, ne l'ont jamais été!). Par contre, une infidélité peut faire éclater un couple qui au fond vivait heureux, en harmonie.

En attendant une hypothétique évolution, il ne peut y avoir que des révoltes et des prises de conscience ponctuelles, individuelles, perçues au mieux comme des déviances vénielles, ou bien des provocations, voire de l'irresponsabilité.
En même temps, ces "déviances" continueront malheureusement à créer des souffrances inutiles (y-a-t-il beaucoup de souffrances "utiles"?), mais surtout injustifiées du point de vue de la pure logique.

D'autres voix, d'autres voies…

Avec la psychologie, on aurait pourtant des outils d'analyse et de réflexion pour démonter tous ces mécanismes mortifères et oppressifs. Je ne parlerai pas de Freud, de W.Reich, et des autres (que je connais mal: je ne voudrais pas étaler mon inculture dans ce domaine), mais je crois que la psychanalyse - quels que soient les reproches qu'on peut lui faire par ailleurs- a contribué partiellement à éclairer ces domaines "tabous" de l'affectivité et du sexe.
Avec la littérature et la philosophie, on a les moyens intellectuels de voir en quoi l'exigence de fidélité, dans la mesure où elle est une contrainte imposée du dedans (par le partenaire) et du dehors (la société) est de nature politique: elle limite, canalise les pulsions, au bénéfice de quoi, en fin de compte? Peut-être de "l'ordre établi"?

De temps en temps, des voix se font entendre, dénonçant l'hypocrisie de toute la société en matière sentimentale et sexuelle. Une des plus connues, mais de manière toutefois assez confidentielle, est celle de Charles Fourier, utopiste de la fin du XVIII ème (début du XIX ème), qui, dans son "Harmonie", prônait entre autres choses une relative liberté sexuelle.

Dans les années 70, le magazine "Sexpol" eut quelques beaux jours, avant de disparaitre. C'était l'époque des "communautés", dans lesquelles on trouvait naturellement tout et n'importe quoi, y compris parfois, sous prétexte de "libération", des attitudes... de consommation!... et des structures sectaires (les fameux "AAA", entre autres).

Je me souviens aussi du très drôle, très tendre et très beau film de Coline Serreau: "Pourquoi pas?" (76? 77?)... Qui sait encore, de nos jours, l'histoire qu'il racontait? Reste seulement le souvenir de "Trois hommes et un couffin"...

En 1949, Boris Vian s'est amusé à pulvériser la notion d'amour et de regard amoureux dans une des ses nouvelles: "L'amour est aveugle". En voici la trame: un beau jour, le monde se réveille sous un épais brouillard "aphrobaisiaque". Ce n'est pas la nuit, mais on ne voit absolument plus rien ni personne. Sous l'influence de ce curieux phénomène, les individus des deux sexes se laissent unanimement aller à satisfaire leurs désirs secrets. Tout le monde sans exception est pris d'une frénésie copulatoire et se livre au premier ou à la première venu(e). Peu importe qui, puisqu'il n'y a plus ni beaux, ni laids...
La chute de la nouvelle est inattendue et sans nuance: quand le brouillard enfin se retire après plusieurs semaines, les gens, ayant pris goût à la liberté que leur donnait le brouillard, et si angoissés à l'idée de perdre ce paradis trop brièvement entrevu, décident de renoncer au sens de la vue! Ainsi, tous et toutes continuent de pouvoir apprécier chacun et prendre du plaisir ensemble.
Bien sûr, cette nouvelle dionysiaque nous ramène à un âge primitf tel qu'on l'imagine, à une époque proche de l'animalité, où sans doute à peu près n'importe quel mâle ou femelle pouvait faire l'affaire pour la satisfaction du besoin sexuel, suscité par l'instinct de reproduction.
C'est une "hénaurme" provocation, mais elle n'en est pas moins intéressante. Que le regard se porte sur le physique de quelqu'un ou sur ses qualités intellectuelles, son caractère, il y a toujours une souffrance pour ceux qui, peu appréciés, sont laissés sur la touche. Dans sa nouvelle, Vian remet tout le monde à "égalité", et c'est le mérite de ce conte.
Une fois tournée la dernière page, et dépassé le plaisir iconoclaste de la provocation, on peut imaginer la suite de façon critique: la jouissance effrénée et continue ne peut que s'épuiser: le désir ne fonctionne-t-il pas essentiellement sur le manque?

C'est d'ailleurs pourquoi la douceur d'une vie en couple, pour agréable et satisfaisante qu'elle soit, ne saurait à la longue procurer les mêmes ivresses qu'une relation neuve. La preuve en est dans ces innombrables livres de conseils destinés aux couples, qui donnent tous les trucs et ficelles imaginables pour entretenir ou réveiller le désir chez l'autre (conseils en général à destination des femmes: "faites un dîner aux chandelles, achetez des dessous affriolants, emmenez-le (-la) à l'hôtel", etc...) Quelle cuisine! Car c'est l'homme bien sûr, qui est supposé avoir un fléchissement du désir. La femme, elle, dont les désirs sont, bien sûr, définis comme "moins forts", se contentera d'essayer de garder son époux.

Vous avez dit "désir"?

On arrive, à ce stade, à la question qui à mon avis est au coeur du problème, celle du désir.

Du désir maitrisé, canalisé. Domestiqué, dans tous les sens du terme…

Est-il possible de désirer de la même manière celle (celui) qu'on "a" et celle (celui) qu'on "n'a pas"? Cela me semble une bien curieuse vision du désir, que de le vouloir "domestique": cette vision, qui au fond porte en elle-même la négation du concept, est toujours celle qui prévaut, sans que l'on ose ou que l'on veuille la remettre en cause.

On pourra dire, selon la théorie freudienne (pardon si je dis une ânerie), que l'énergie qui s'investit dans la libido ne s'investit pas ailleurs. La régulation du désir sexuel permettrait donc à l'être humain, par la sublimation, de construire et créer. Je ne sais pas où en sont les théories "psy" à ce sujet, mais je me permets tout de même d'être assez dubitative. Que ce soit en littérature, en musique, en arts plastiques ou ailleurs (politique…), les exemples ne manquent pas de célébrités qui ont laissé une trace par leurs actes ou leurs œuvres, et sont connus par ailleurs pour leur vie affective foisonnante. Molière, Georges Sand, Victor Hugo, Picasso pour prendre quelques exemples au hasard… n'ont, semble-t-il, pas été empêchés de créer par leurs diverses amours.On pourrait renverser la perspective, et dire que l'endormissement (l'endoctrinement?) dans un train-train conjugal endort aussi les capacités créatrices de l'individu. En tous cas, rien ne me semble moins lucide que vouloir lier les deux choses dans une sorte de "vases communicants".

Bien que le XVIII siècle ait vu à la fois l'émergence des idées des philosophes et une floraison de la littérature libertine, cette page ne se veut pas une apologie du "libertinage" au sens classique qu'on accorde à ce terme. La jouissance brute par la seule chair est souvent triste et sans beaucoup de perspectives.

L'éventail des relations humaines me semble tellement vaste, au contraire, que je me sens très sensible à l'analyse visionnaire de Fourier, à sa prétention d'établir des relations non exclusives, sensuelles et fraternelles, des réseaux de sentiments nuancés et divers, ou la tendresse occupe une grande place, plus grande sans doute que le sexe. L'individu non plus enfermé dans les limites de sa famille, mais libre au centre d'une société dérigidifiée, dans laquelle on pourrait inventer de nouveaux types de relations. Je ne sais si l'avenir lui donnera raison… mais nous n'avons qu'une vie après tout, et il faudra bien un jour que nous nous posions cette question: n'y a-t-il qu'une seule voie pour ce qu'on nomme "amour"?…

Post-scriptum:

A France-Inter, une chronique de Philippe Meyer, le matin du mercredi 8/12/99, à propos du nombre croissant de divorces, nous apprenait qu'une chercheuse américaine aurait conclu que les femmes sont "programmées génétiquement" pour être amoureuses pendant environ 4 ans, après lesquels il leur faudrait encore 2 ou 3 ans pour prendre le temps de trouver un autre partenaire et rompre, alors que les hommes sont plutôt attachés à une partenaire principale, tout en ayant la tentation permanente de papillonner à droite et à gauche. Si notre vie affective est programmée génétiquement, alors tout est joué, n'est-ce pas?
Outre qu'une telle vision ne correspond pas à ce qu'il me semble avoir vécu personnellement, à l'adolescence et au long de 25 ans d'une vie de couple heureuse, je me dis que c'est faire bien peu de cas, encore une fois, de la possibilité de libre arbitre des individus: ne sommes-nous que des animaux soumis à des influences hormonales? Réduire la complexité à quelques schémas généraux, c'est bien le pire qui puisse nous menacer.
L'avenir de l'homme est-il dans la structure de la fourmillière?

Prolongements...

27 février 99

En manière de prolongement, voici des citations de Jacques Salomé, trouvées dans "Parle-moi, j'ai des choses à te dire"

"Contre la solitude réelle
Contre la solitude inéluctable
Il ne semble pas y avoir dans notre société d'autres solutions que celle du couple. Mais c'est une solution insuffisante, souvent trop imparfaite.
Tout est encore à inventer."

"La voie de l'amour n'est pas nécessairement la voie du bonheur. C'est en particulier assumer l'amour et les risques qu'il comporte, comme la souffrance par le deuil fantasmatique que l'autre est différent, donc porteur d'un manque qui nous renvoie au nôtre."

"Ma souffrance n'est pas de te perdre, elle est dans la nostalgie de n'avoir pas su te rencontrer aux multiples détours de notre vie commune."

Il me semble que ces citations sont à méditer, pas seulement à propos du couple constitué, officialisé, perenne, mais à propos de toute relation amoureuse authentique.


Une autre vision, pas forcément incompatible...

Le préservatif féminin interdit de diffusion par la mysogynie ambiante


Liens:

"L'amour libre?" par Jean Zin (lien ajouté le 28 octobre 2005)

Des textes originaux de Fourier

Le texte intégral de: "Egarement de la raison démontré par les ridicules des sciences incertaines (1806?) "

Une "colonie" fourieriste


Cliquez ci-dessous pour réagir:
Dominique Couturier automne 99

Revenir à l'accueil des pages de Domi Mes liens (dont liens anti-facho) Enseignement des langues:
une alternative

 Réflexion sur l'enseignement
des langues... en France
Instits (outils pour le français...etc) Qui suis-je? La Fédération Internationale
des Mouvements d'Ecole Moderne
(-> sortir de ce site)
Eka pagxo esperantlingve